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L’émmigré

28 juin

L’émmigré

« Pour nous, l’Homme se caractérise avant tout par le dépassement d’une situation, par ce qu’il parvient à faire de ce qu’on a fait de lui ». Sartre

« L’individu est le produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet » V.de GaulejacLa névrose de classe

Qu’il s’agisse de jeunes en rupture scolaire ou de délinquants, de personnes handicapées, d’adultes socialement désintéressés, le travail sur le passé, plutôt que sur le futur, sur l’histoire de vie en particulier ne pourrait-il s’avérer profitable et susceptible de les aider à reconstruire une identité souvent chancelante et morcelée ?

La recherche de traces, de points d’unité et de continuité en filigrane de leur parcours ne contribuerait-il pas à renforcer la consistance de la personne qu’ils sont?

« Son histoire commence avec la grand-mère de sa grand-mère. Il entra dans son récit en le racontant, mais il ne commença à entrer en lui que quand il comprit que l’histoire dont il faisait partie était à l’intérieur de lui » R.D. Laing La voix de l’expérience.


Toute la famille est regroupée, devant la porte d’entrée.

Les larmes débordent, les visages mouillés, les membres de la famille s’embrassent. Les regards s’embrouillent. Les dernières recommandations rendues inaudibles par les sanglots. Ils essayent de se dire des mots, mais le chagrin, les rend muet.

Ils s’entrelacent les uns les autres. Ils ont envie de se dire qu’ils s’aiment. Mais ils n’ont pas l’habitude de se dire ces choses-là. Alors tout est dans le corporel, dans l’étreinte et dans l’interprétation des gestes.

Des gestes limités par la pudeur, le respect.

Nous montons dans cette veille Mercedes blanche, elle repart dans le même nuage de poussière. Je regarde par la vitre, leurs corps s’éloignent.

Adieu grand-père, grand-mère, adieu mes oncles, mes tantes, adieu mes cousins, mes cousines, adieu ma famille.

Combien de temps cette séparation va-t-elle durer ? Quelques mois, un an ou une vie ?

Dans le véhicule c’est le silence. Ma mère pleure en silence, mon père ne dit pas un mot, mon frère et ma sœur regarde le paysage défilé. Chacun digère sa souffrance. Ma tristesse est atténuée par l’espoir de découvrir une nouvelle vie.

Peu importe mon destin, mais ailleurs il sera forcément meilleur qu’ici. A ce moment et malgré mon âge, j’en suis persuadée.

L’inconnu ne me fait pas peur. L’autre monde sera une délivrance, changer ma trajectoire et faire de moi une française. Dans ma tête de petite fille, française est associé non pas à une nationalité, mais à une personnalité d’un conte, comme une fée ou une princesse.

Comme me l’avait si souvent dit mon grand-père.

“Tu vas partir là-bas et tu vas devenir une française.”

Et si mon grand-père le dit c’est que c’est forcément bien.

Je ne pouvais pas savoir que je n’allais pas devenir une princesse, mais une « bougnoule », une immigrée, une beurette.

Après l’aéroport, l’avion, l’atterrissage, le taxi, nous emmène à notre nouveau domicile.

Devant nous, se dresse un grand immeuble. C’est avec fierté que mon père nous dit que nous allons habiter là.

Le grandiose de ce logement, est au-dessus de mon imagination. A nous quatre comment allons-nous occuper tout ce bâtiment ?

Je suis très surprise et déçue quand mon père, nous explique qu’un immeuble est composé de plusieurs appartement, évidemment on en occupera qu’un.

“Voilà nous y sommes, nous habiterons l’appartement numéros 24 et souvenez-vous-en. »

Nous entrons timidement. Nous déposons nos bagages au centre de l’appartement. Le carrelage blanc et noir donne l’impression d’un jeu de dame géant. Il n’y a rien, juste un meuble de télévision, un lit dans chaque chambre et une cuisine, tout aussi dénudée.

Ma mère se met au bord du lit, et pleure.

Mon père le visage accablé ne dit rien et descend chercher le reste des valises. Ma sœur et moi, nous nous regardons et nous nous asseyons à côté de notre mère, sans rien dire. Nous pleurons aussi. Je suis déçue par la France.

Je pensais trouver une maison avec un jardin, une balançoire, peut-être une piscine. Une maison de la France comme nous voyons à la télévision.

Notre appartement est petit, vide. Il n’y a pas de jouets, pas de bonnes choses à manger. Je crois que ma mère est aussi déçue que moi.

A ce moment-là, je ne mesure pas le déracinement et la souffrance que ma mère vit. Elle a laissé, une histoire, son histoire. Toute la construction de son soi se fissure, se fragilise. Elle est dans un monde qu’elle ne connaît pas et qui ne la connaît pas. Elle tâtonne pour décoder ce nouvel avenir. Comment va-t-elle expliquer à ses enfants, qu’il faut oublier tout ce qu’ils ont appris. Leur apprendre des choses qu’elle ne connaît pas elle- même.

Comment donner l’exemple à un enfant, si elle-même se sent perdu et infantilisé ?

Elle entend mon père ouvrir la porte, elle essuie ses yeux et se dirige vers la fenêtre. Elle se dit que peut-être l’extérieur est familier.

Y aurait-il un olivier, un oranger ? Une personne qui lui ressemble. Perdue elle aussi, à qui elle pourra raconter sa peine et la substituer aux siens.

Sentir chez cette étrangère, cette chaleur indéfinissable, qui va la rassurer, l’apaiser.

Comme ce nouveau-né, qui se calme, lorsque sa mère le prend dans ses bras. Ce n’est pas sa mère qu’il va reconnaître, mais cette enveloppe charnelle, odorante, qui se veut rassurante et protectrice, explique Tobie Nathan.

Rien de tout cela. Devant elle, un paysage agressif et monotone. Des tours à perte de vue qui donnent le vertige. Froid, inhumain, l’indicateur d’un monde inconnu et hostile. Une pluie fine et glaciale tombe, la rue est vide, comme une fin du monde.

Le ciel chargé de nuages gris sombre et bas, semble happer les monstres de ciments.

Ce firmament si peu coloré, n’est même pas indulgent envers les siens.

Si c’était le cas le soleil rayonnerait et les oiseaux chanteraient. Alors comment le sera-t-il envers elle ?

Elle prononce une brève prière, pour éloigner les mauvaises pensées. Elle se dit qu’Allah est grand. Peu importe où elle se trouve, il sera toujours là, Allah seul pourra lui donner le courage dont elle a tant besoin.


Le travail de deuil de la personne qui émigre, se caractérise par un va et vient imaginaire entre deux espaces, ici et là-bas, deux temps, avant et maintenant.

La place de l’immigré est toujours ailleurs. Cette douloureuse situation, se fige dans une idée de retour peu probable.

Le mythe du retour.

Pas vraiment installé ici.

L’ici est vécu comme une parenthèse dans le temps.

Le temps fait son travail, les enfants naissent, grandissent, les parents vieillissent.

Lorsque le retour est possible, parfois c’est un peu tard.

Malade, fatigué, âgé, ou en cercueil, ils arrivent dans leurs pays.

Cette contrée si souvent évoqué, parlé, rie, idéalisé.

Cette maison construite sur toute une vie, meublée par de nombreux aller-retour.

Enfin ce jour tant attendu.

Pour constater qu’il y a rupture entre le passé et le présent.

La famille partie il y a 40 ans, n’est de retour que la mère de famille.

Le père est décédé d’un cancer à trop travailler dans l’amiante.

Les enfants ont grandi, certains dans la délinquance et d’autres dans les études, mais tous ont quitté le cocon familial, avec en filiation l’immigration.

« Émigrer, franchir la porte de sa famille première pour entrer chez d’autre encore inconnus…c’est abandonner une enveloppe de lieux, de sons, d’odeurs, de sensation de toutes sortes qui constituent les premières empreintes sur lesquelles s’est établis le codage du fonctionnement psychique »

« Ce qui peut engendrer des bouleversements psychique et structuraux, quelques fois irréversibles. Un jeune enfant qui est séparé de sa mère, ce n’est pas elle qu’il perd, puisqu’elle n’existe pas encore pour lui : c’est cette enveloppe primordiale faite surtout de sensations, qui se déchire. »

Tobie Nathan Migration et Rupture de la filiation

« Mes racines, désormais seront toujours nulle part, où n’importe où : dans le déracinement en tous cas. » Jorge Semprun

 

 

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1 Commentaire
M.Mohammed Dit août 7, 2016

Merci pour ce partage. Ton récit fait penser un peu aux paroles de Michel Berger. Bonne continuation sur le chemin de la connaissance de l’être humain, de l’autre, de soi…

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